L’action du film
Paris occupé. Trois aviateurs britanniques sautent en parachute après que leur appareil est abattu.
Lorsque La Grande Vadrouille sort en 1966, la Seconde Guerre mondiale n’est pas encore un passé lointain. Gérard Oury choisit pourtant de placer une grande comédie d’aventures au cœur de la France occupée. Le pari consiste à faire rire sans transformer la guerre en simple décor inoffensif : les soldats allemands restent une menace, mais Oury les utilise aussi comme les policiers obstinés des grandes comédies burlesques.
Paris occupé. Trois aviateurs britanniques sautent en parachute après que leur appareil est abattu.
La mémoire de l’Occupation reste très présente dans la société française.
Oury ose faire de cette période le cadre d’une superproduction comique populaire.
Gérard Oury avait déjà trouvé avec Le Corniaud une formule extrêmement efficace : opposer deux tempéraments, construire le gag par le mouvement et inscrire la comédie dans un récit d’aventures. La Grande Vadrouille amplifie tout : décors, foule, militaires, avions, campagne, Opéra, poursuites et cascades. La Cinémathèque souligne la place centrale du gag visuel dans son cinéma et son goût pour les personnages qui passent de l’ordre établi à la clandestinité.

La Grande Vadrouille marque les débuts de Danièle Thompson comme scénariste auprès de son père Gérard Oury et de Marcel Jullian. Cette collaboration familiale deviendra durable. Le défi est considérable : le film doit continuellement produire des gags sans casser le mouvement de fuite qui emmène les personnages de Paris vers la zone libre.
Augustin Bouvet et Stanislas Lefort ne sont pas des héros de guerre. Ils veulent avant tout rester en vie et éviter les ennuis. C’est précisément ce qui les rend accessibles. Le film repose sur leur opposition : Bourvil joue l’homme simple, chaleureux et maladroit ; de Funès transforme l’autorité, la panique et l’exaspération en rythme comique.
Le peintre en bâtiment est un homme ordinaire projeté dans une aventure qui le dépasse.

Le chef d’orchestre est autoritaire dans son monde professionnel mais beaucoup moins assuré lorsque l’Histoire surgit dans sa vie.
La Grande Vadrouille transforme deux civils qui n’ont rien demandé en héros improvisés. Leur courage ne consiste pas à ne pas avoir peur, mais à continuer malgré elle.Lecture éditoriale STCD Film

La séquence de l’Opéra condense parfaitement le projet du film : grandeur spectaculaire, discipline musicale et irruption du chaos. Stanislas Lefort dirige la Marche hongroise de La Damnation de Faust de Berlioz. Gérard Oury obtient l’autorisation de tourner à l’Opéra Garnier, fait rare pour une production de cette nature. L’œuvre de Berlioz devient ensuite l’un des motifs musicaux les plus mémorables du film.
Le rendez-vous dans les bains turcs est un modèle de gag construit sur la répétition. Augustin et Stanislas cherchent les aviateurs anglais au milieu d’hommes presque nus et utilisent Tea for Two comme mot de passe musical. Plus le signal se répète, plus l’espace entier devient suspect. La scène montre comment Oury transforme un lieu en dispositif comique.
Face aux officiers allemands, Stanislas Lefort tente de préserver une dignité qui s’effondre au rythme de la scène. Le gag repose autant sur le visage, les ruptures de ton et le corps de Louis de Funès que sur les répliques. STUDIOCANAL met aujourd’hui cette scène à disposition sous forme d’extrait officiel.
La revue de presse conservée par la Cinémathèque rapproche explicitement le film des grandes traditions burlesques américaines : Laurel et Hardy, Buster Keaton, Mack Sennett. Les soldats allemands remplissent souvent la fonction des policiers des comédies Keystone : ils poursuivent, surgissent, bloquent les issues et provoquent la fuite. Cette filiation explique pourquoi la mise en scène privilégie autant le mouvement et le gag visuel.
La Cinémathèque cite une critique de 1966 décrivant La Grande Vadrouille comme un film de guerre où ne coule pas une seule goutte de sang.Revue de presse de la Cinémathèque française
Le film traverse de nombreux décors français. La Bourgogne garde aujourd’hui une mémoire particulièrement forte du tournage. Noyers-sur-Serein, Meursault et d’autres communes ont transformé ces lieux en patrimoine cinématographique.

À Noyers-sur-Serein, Augustin et Stanislas posent leurs bicyclettes et cherchent à se glisser dans l’auberge. Le gag vient de l’écart entre leur désir d’invisibilité et la situation qu’ils découvrent : un banquet de soldats de la Wehrmacht. Le bâtiment utilisé existe toujours et reste identifié à cette scène.

Avec Sœur Marie-Odile, interprétée par Andréa Parisy, Oury ajoute un nouveau décalage : l’habit religieux suggère calme et retenue, alors que le personnage devient un moteur de la fuite. La charrette et les routes de Bourgogne transforment ensuite le paysage rural en terrain de poursuite.
Le film s’ouvre directement sur le danger et le bruit des avions, sans générique musical traditionnel.
Le tournage à Garnier donne au film une ampleur inhabituelle pour une comédie française.
La narration quitte rapidement Paris et transforme villes, villages et campagnes en étapes de la cavale.
La comédie repose constamment sur la chute, la course, la poursuite et les déplacements physiques.
Georges Auric signe la musique originale. Mais l’identité musicale du film est aussi indissociable de La Damnation de Faust de Berlioz, dirigée à l’écran par Stanislas Lefort. Le choix de cette musique transforme un morceau du répertoire romantique en motif de comédie populaire.
La réception critique de 1966 est beaucoup plus conflictuelle que la postérité du film ne le laisse imaginer. La revue de presse de la Cinémathèque montre une fracture nette : certaines critiques saluent le retour d’un grand burlesque populaire français, tandis que d’autres revues liées à la cinéphilie d’auteur jugent le film très sévèrement.
Une lecture favorable rapproche le film du grand comique américain et apprécie sa capacité à nationaliser cette tradition.
Une partie importante de la critique dite de qualité se montre hostile au film et à ce type de cinéma populaire.
La Grande Vadrouille dépasse 17 millions d’entrées en France. Il devient le film en langue française le plus vu dans l’Hexagone pendant plusieurs décennies et le grand repère du box-office national avant d’être dépassé à la fin des années 1990 par Titanic pour le record général.
Le film devient un phénomène populaire hors norme.
Le film de James Cameron franchit le seuil détenu jusque-là par La Grande Vadrouille.
La Grande Vadrouille cesse alors d’être le plus grand succès d’un film français en salles.
La Grande Vadrouille restera leur dernière collaboration au cinéma. Gérard Oury avait prévu de les réunir à nouveau pour La Folie des grandeurs. La mort de Bourvil en 1970 rend ce projet impossible et Yves Montand reprend le rôle pensé pour lui. Le film de 1966 acquiert ainsi, rétrospectivement, une place particulière dans l’histoire du duo.
La Grande Vadrouille ne survit pas seulement par ses rediffusions. Ses lieux de tournage sont visités, ses accessoires sont exposés, ses répliques et ses scènes sont reconnues par plusieurs générations. Cinquante ans après le tournage, certaines communes de Bourgogne ont même organisé des parcours et commémorations autour du film.

La Grande Vadrouille transforme la peur, la fuite et l’improvisation en aventure collective. Son héroïsme n’est pas militaire : il naît chez des gens ordinaires qui découvrent, presque malgré eux, qu’ils sont capables d’aider les autres.STCD Film