La Grande VadrouillePICTOSPOT / FILM
STCD FILM · 1966

La Grande Vadrouille

Comment Gérard Oury a transformé l’Occupation en immense comédie populaire

Un film de Gérard Oury

01 / CONTEXTE

1966. Rire de l’Occupation vingt et un ans après la guerre.

Lorsque La Grande Vadrouille sort en 1966, la Seconde Guerre mondiale n’est pas encore un passé lointain. Gérard Oury choisit pourtant de placer une grande comédie d’aventures au cœur de la France occupée. Le pari consiste à faire rire sans transformer la guerre en simple décor inoffensif : les soldats allemands restent une menace, mais Oury les utilise aussi comme les policiers obstinés des grandes comédies burlesques.

1942

L’action du film

Paris occupé. Trois aviateurs britanniques sautent en parachute après que leur appareil est abattu.

1945

Fin de la guerre en Europe

La mémoire de l’Occupation reste très présente dans la société française.

1966

La Grande Vadrouille

Oury ose faire de cette période le cadre d’une superproduction comique populaire.

02 / GÉRARD OURY

Après Le Corniaud, Oury voit plus grand.

Gérard Oury avait déjà trouvé avec Le Corniaud une formule extrêmement efficace : opposer deux tempéraments, construire le gag par le mouvement et inscrire la comédie dans un récit d’aventures. La Grande Vadrouille amplifie tout : décors, foule, militaires, avions, campagne, Opéra, poursuites et cascades. La Cinémathèque souligne la place centrale du gag visuel dans son cinéma et son goût pour les personnages qui passent de l’ordre établi à la clandestinité.

Gérard Oury en 1960
Gérard Oury en 1960 — Keystone-France / Gamma-Rapho — domaine public selon la notice Wikimedia Commons
03 / ÉCRITURE

Danièle Thompson entre au cinéma.

La Grande Vadrouille marque les débuts de Danièle Thompson comme scénariste auprès de son père Gérard Oury et de Marcel Jullian. Cette collaboration familiale deviendra durable. Le défi est considérable : le film doit continuellement produire des gags sans casser le mouvement de fuite qui emmène les personnages de Paris vers la zone libre.

04 / DUO

Bourvil et Louis de Funès : deux manières d’avoir peur.

Augustin Bouvet et Stanislas Lefort ne sont pas des héros de guerre. Ils veulent avant tout rester en vie et éviter les ennuis. C’est précisément ce qui les rend accessibles. Le film repose sur leur opposition : Bourvil joue l’homme simple, chaleureux et maladroit ; de Funès transforme l’autorité, la panique et l’exaspération en rythme comique.

BOURVIL

Augustin Bouvet

Le peintre en bâtiment est un homme ordinaire projeté dans une aventure qui le dépasse.

Bourvil en 1967
Bourvil en 1967 — Ron Kroon / Anefo — CC0
LOUIS DE FUNÈS

Stanislas Lefort

Le chef d’orchestre est autoritaire dans son monde professionnel mais beaucoup moins assuré lorsque l’Histoire surgit dans sa vie.

05 / MÉCANIQUE

Le courage commence par la trouille.

La Grande Vadrouille transforme deux civils qui n’ont rien demandé en héros improvisés. Leur courage ne consiste pas à ne pas avoir peur, mais à continuer malgré elle.
Lecture éditoriale STCD Film
06 / OPÉRA GARNIER

Stanislas Lefort dirige Berlioz pendant que la guerre entre dans l’Opéra.

Clap de tournage et casque allemand de La Grande Vadrouille
Clap de tournage et casque allemand de La Grande Vadrouille — Lénaïc Mercier / Musée Louis de Funès — CC BY-SA 2.0

La séquence de l’Opéra condense parfaitement le projet du film : grandeur spectaculaire, discipline musicale et irruption du chaos. Stanislas Lefort dirige la Marche hongroise de La Damnation de Faust de Berlioz. Gérard Oury obtient l’autorisation de tourner à l’Opéra Garnier, fait rare pour une production de cette nature. L’œuvre de Berlioz devient ensuite l’un des motifs musicaux les plus mémorables du film.

07 / SCÈNE CULTE

Les bains turcs : reconnaître un inconnu en chantant Tea for Two.

Le rendez-vous dans les bains turcs est un modèle de gag construit sur la répétition. Augustin et Stanislas cherchent les aviateurs anglais au milieu d’hommes presque nus et utilisent Tea for Two comme mot de passe musical. Plus le signal se répète, plus l’espace entier devient suspect. La scène montre comment Oury transforme un lieu en dispositif comique.

À relever sur la copie utilisée
08 / LOUIS DE FUNÈS

L’interrogatoire : la panique comme chorégraphie.

Extrait officiel « Interrogatoire »STUDIOCANALOuvrir la source ↗
Extrait officiel « Interrogatoire » — STUDIOCANAL

Face aux officiers allemands, Stanislas Lefort tente de préserver une dignité qui s’effondre au rythme de la scène. Le gag repose autant sur le visage, les ruptures de ton et le corps de Louis de Funès que sur les répliques. STUDIOCANAL met aujourd’hui cette scène à disposition sous forme d’extrait officiel.

09 / INFLUENCES

La Wehrmacht transformée en police du burlesque.

La revue de presse conservée par la Cinémathèque rapproche explicitement le film des grandes traditions burlesques américaines : Laurel et Hardy, Buster Keaton, Mack Sennett. Les soldats allemands remplissent souvent la fonction des policiers des comédies Keystone : ils poursuivent, surgissent, bloquent les issues et provoquent la fuite. Cette filiation explique pourquoi la mise en scène privilégie autant le mouvement et le gag visuel.

10 / TON DU FILM

Une guerre sans goutte de sang.

La Cinémathèque cite une critique de 1966 décrivant La Grande Vadrouille comme un film de guerre où ne coule pas une seule goutte de sang.
Revue de presse de la Cinémathèque française
12 / HÔTEL DU GLOBE

Entrer discrètement… au milieu d’un banquet allemand.

La maison de Noyers-sur-Serein utilisée pour la scène de l’Hôtel du Globe
La maison de Noyers-sur-Serein utilisée pour la scène de l’Hôtel du Globe — Urban — domaine public

À Noyers-sur-Serein, Augustin et Stanislas posent leurs bicyclettes et cherchent à se glisser dans l’auberge. Le gag vient de l’écart entre leur désir d’invisibilité et la situation qu’ils découvrent : un banquet de soldats de la Wehrmacht. Le bâtiment utilisé existe toujours et reste identifié à cette scène.

13 / SŒUR MARIE-ODILE

La religieuse qui conduit comme dans un film d’action.

Le pont de Meursault emprunté par Bourvil et Louis de Funès dans la charrette de Sœur Marie-Odile
Le pont de Meursault emprunté par Bourvil et Louis de Funès dans la charrette de Sœur Marie-Odile — François de Dijon — CC BY-SA 4.0

Avec Sœur Marie-Odile, interprétée par Andréa Parisy, Oury ajoute un nouveau décalage : l’habit religieux suggère calme et retenue, alors que le personnage devient un moteur de la fuite. La charrette et les routes de Bourgogne transforment ensuite le paysage rural en terrain de poursuite.

14 / SUPERPRODUCTION

Faire une comédie comme un film d’aventures.

AVIONS

Le ciel de Paris

Le film s’ouvre directement sur le danger et le bruit des avions, sans générique musical traditionnel.

OPÉRA

Le prestige du décor réel

Le tournage à Garnier donne au film une ampleur inhabituelle pour une comédie française.

ROUTES

Une fuite à l’échelle du pays

La narration quitte rapidement Paris et transforme villes, villages et campagnes en étapes de la cavale.

CASCADES

Le corps et le mouvement

La comédie repose constamment sur la chute, la course, la poursuite et les déplacements physiques.

15 / MUSIQUE

Georges Auric, Berlioz et la Marche hongroise.

Georges Auric signe la musique originale. Mais l’identité musicale du film est aussi indissociable de La Damnation de Faust de Berlioz, dirigée à l’écran par Stanislas Lefort. Le choix de cette musique transforme un morceau du répertoire romantique en motif de comédie populaire.

16 / RÉCEPTION CRITIQUE

Le public adore. Une partie de la critique déteste.

La réception critique de 1966 est beaucoup plus conflictuelle que la postérité du film ne le laisse imaginer. La revue de presse de la Cinémathèque montre une fracture nette : certaines critiques saluent le retour d’un grand burlesque populaire français, tandis que d’autres revues liées à la cinéphilie d’auteur jugent le film très sévèrement.

L’HUMANITÉ

Le burlesque populaire retrouvé

Une lecture favorable rapproche le film du grand comique américain et apprécie sa capacité à nationaliser cette tradition.

CAHIERS / POSITIF / NOUVEL OBSERVATEUR

Une réception très sévère

Une partie importante de la critique dite de qualité se montre hostile au film et à ce type de cinéma populaire.

17 / PHÉNOMÈNE

Un record français pendant plus de trente ans.

La Grande Vadrouille dépasse 17 millions d’entrées en France. Il devient le film en langue française le plus vu dans l’Hexagone pendant plusieurs décennies et le grand repère du box-office national avant d’être dépassé à la fin des années 1990 par Titanic pour le record général.

1966

Triomphe immédiat

Le film devient un phénomène populaire hors norme.

1998

Titanic dépasse le record général

Le film de James Cameron franchit le seuil détenu jusque-là par La Grande Vadrouille.

2008

Bienvenue chez les Ch’tis dépasse le record du film français

La Grande Vadrouille cesse alors d’être le plus grand succès d’un film français en salles.

18 / BOURVIL + DE FUNÈS

Le dernier grand film du duo.

La Grande Vadrouille restera leur dernière collaboration au cinéma. Gérard Oury avait prévu de les réunir à nouveau pour La Folie des grandeurs. La mort de Bourvil en 1970 rend ce projet impossible et Yves Montand reprend le rôle pensé pour lui. Le film de 1966 acquiert ainsi, rétrospectivement, une place particulière dans l’histoire du duo.

19 / MÉMOIRE

Quand un film devient du patrimoine.

La Grande Vadrouille ne survit pas seulement par ses rediffusions. Ses lieux de tournage sont visités, ses accessoires sont exposés, ses répliques et ses scènes sont reconnues par plusieurs générations. Cinquante ans après le tournage, certaines communes de Bourgogne ont même organisé des parcours et commémorations autour du film.

Clap de tournage et casque allemand de La Grande Vadrouille
Clap de tournage et casque allemand de La Grande Vadrouille — Lénaïc Mercier / Musée Louis de Funès — CC BY-SA 2.0
20 / POURQUOI IL RESTE

Deux Français ordinaires traversent l’Histoire en essayant simplement de ne pas se faire prendre.

La Grande Vadrouille transforme la peur, la fuite et l’improvisation en aventure collective. Son héroïsme n’est pas militaire : il naît chez des gens ordinaires qui découvrent, presque malgré eux, qu’ils sont capables d’aider les autres.
STCD Film

Sources

  1. STUDIOCANAL — La Grande Vadrouille — Fiche catalogue : 1966, Gérard Oury, durée 2 h 12, distribution et synopsis.
  2. CNC — La Grande Vadrouille, visa 31732 — Visa et données administratives du film.
  3. CNC — Gérard Oury en cinq films marquants — Contexte du film, écriture et témoignage de Danièle Thompson.
  4. CNC — Gérard Oury, le roi du rire à la française — Analyse de la formule Oury, du duo et du burlesque physique.
  5. Cinémathèque française — La Grande Vadrouille — Fiche du film, France–Grande-Bretagne, 1966, 122 min, distribution.
  6. Cinémathèque française — Revue de presse de La Grande Vadrouille — Réception critique de 1966, filiation burlesque et débat autour du cinéma populaire.
  7. Cinémathèque française — Rétrospective Gérard Oury — Importance du gag visuel et motifs récurrents du cinéma d’Oury.
  8. Beaune et Pays Beaunois Tourisme — La Grande Vadrouille — Mémoire du tournage en Bourgogne.
  9. Wikimedia Commons — Clap et casque de tournage — Image CC BY-SA 2.0.
  10. Wikimedia Commons — Hôtel du Globe / Noyers — Lieu de tournage ; image dans le domaine public.
  11. Wikimedia Commons — Pont de Meursault — Lieu de tournage ; image CC BY-SA 4.0.
  12. STUDIOCANAL — Extrait officiel « Interrogatoire » — Extrait vidéo officiel.
  13. AlloCiné — La Grande Vadrouille battue par Titanic — Record historique du box-office dépassé par Titanic.